J'ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés, hystériques, nus, se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre, initiés à tête d’ange brûlant pour la liaison céleste ancienne avec la dynamo étoilée dans la mécanique nocturne (…) Nuit après nuit, avec des rêves, avec de la drogue, avec des cauchemars... Extrait de Howl d’Allen Ginsberg.
Un hangar. Étrange atmosphère. Odeur d’encens. Peu de lumière. Tout est sombre. Tout est presque «comme mort». Le public entre, déambule, prend possession du lieu, s’imprègne de la lourdeur de ce qui les attend. Des corps sont couchés au sol, dorment, planent sur des matelas de fortune, dans une vieille bagnole, dans un sac de couchage. Inanimés... Une statue du Christ. Une étoile juive. Du charbon. De la craie. Un revolver. Un miroir. Une vieille machine à écrire. Un tourne-disques. Des bouquins. Des revues. Des bouteilles d’alcool. Des photos. Un drapeau des États-Unis. Une reproduction d’un paysage grec. Et encore ces corps jonchés sur le sol. Comme endormis avant le réveil de leur conscience. L’endroit est glauque. Tout le monde se regarde. Il va se passer quelque chose…
Les spectateurs font partie du décor. Ils forment la foule, la masse, inerte, qui doit comprendre. Il fait toujours aussi sombre. Et si tout n’était qu’hallucination? Ou cauchemar? Une femme en rouge surgit comme de nulle part. Les corps des huit interprètes masculins se mettent peu à peu en mouvement. Quelque chose bouge. Dans leur voix aussi. Dans les strophes qu’ils récitent.
Folie. Sexe. Alcool. Drogue. Dieu. Jazz. Liberté. Amour. Découverte de soi et des autres. Paradis artificiels. Les corps rampent, marchent, entrent dans leurs rêves, leurs adorations et leurs illuminations. Ils glissent dans le public, ils marchent. Ambiance de Beat Generation. Sur la route, il faut avancer, cheminer, se mouvoir. Ils hurlent. Ils mugissent. Leur message est politique et social: il faut aller jusqu’à la fureur de ses espoirs.
Leurs mots semblent crever leur corps, être rythmés par lui (à moins que ce ne soit le contraire). Leurs mots viennent du fond de leurs entrailles, des profondeurs de leur révolte. Leurs mots sont une plainte, une lamentation animée, un mouvement à part entière. Leurs mots sont des cris. Les cris… d’Allen Ginsberg. Les cris de Howl.
Dans cette nuit de novembre, huit corps d'homme récitent et vivent ce poème, en français, en anglais. Avec douleur. Avec espoir. Avec force. Avec rage. Leurs cris? Ceux d'une génération. Ceux de notre génération: écrit en 1955, le poème garde tout de son sens aujourd’hui. Le poème vit. Plus que jamais. Dans un hangar. En pleine Biennale. Huit corps exultent et gueulent leur rage de vivre. Ils dansent le poème. Et nous prennent pour témoins. Peut-être que nous aussi, nous devrions bouger, mugir, hurler…

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