Variations sur un chaos organisé

21.11.11
- par Ludivine Joinnot

Quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter, Samuel Beckett...

L’homme, aux yeux de Maguy Marin, est en combat permanent, tout au long de sa vie. Il tombe, se relève et recolle, morceau après morceau, les bouts de son existence. Il colmate et répare. Il travaille ses catastrophes et soigne ses blessures. Si les chutes se renouvellent, l’homme se (re)construit sans cesse également. Il fait de la perte quelque chose de neuf. Résilience: de cette capacité à se relever qui porte en elle une forme de réponse salvatrice. Maguy Marin essaie de sauver l’humain en le faisant danser. Variations sur un chaos organisé où tout refleurit…

Dans Salves, le fond du propos et sa forme scénique concordent parfaitement; tout l’espace n’est qu’ombres et lumières, oppositions entre noir et blanc, silence et bruit. Assez sombre, le plateau est éclairé de-ci de-là par des lampes de poche et de brefs flashs de lumière dirigés vers une action particulière. Le spectateur scrute et se fait témoin de la scène. La mécanique discrète se devine sans rien perturber de la vision.

Le décor initialement très sobre est cadré de trois murs à la surface de «tableau noir». Au fur et à mesure de la représentation, le plateau gagne en complexité par différentes vagues d'accumulations d’objets (planches de bois, nappes, chaises, vaisselle, chandeliers, posters d’Elvis Presley…). Dans cet espace en évolution constante, sept interprètes tissent des fils, dansent le théâtre et/ou théâtralisent le mouvement. La mise en scène se fait méticuleuse, soignée, sophistiquée parfois. On reconnaît bien là Maguy Marin. On songe à Turba, présentée à la précédente édition de la Biennale. En mieux: costumes, sons, musiques participent à la sophistication de l’ensemble, tout en optant pour un regard parfois grotesque ou démesuré sur les choses. Pour preuve, la scène finale où un banquet se prépare et finit en combat et lancers de nourriture.

Probablement pour insister sur l’importance du message qu’elle souhaite faire passer, Maguy Marin joue sur la puissance de la récurrence des actions qu'elle met en place, et qui reviennent régulièrement: casser des objets, être pris en photo, cacher la vue et l’ouïe de ses partenaires de scène, dresser des tables destinées à de grands dîners, accrocher des tableaux aux murs… Salves joue avec le leitmotiv et évoque ainsi la notion de mémoire et de répétition des désordres collectifs. Comme chez Franz Kafka: la source d'inspiration semble claire. Le rythme cadencé, les gestes reproduits (de la danse classique à des accents de hip-hop, en passant bien évidemment et surtout par de la danse contemporaine) sont toujours identiques mais toujours différents. La reproductibilité prend alors tout son sens; l’histoire se répète éternellement pour l’homme qui n’a de cesse de vouloir reprendre en main son destin. Le fil se tisse encore et encore.

Dans Salves, tout se travaille et se travaille et se travaille.... L’atmosphère est étrange, drôle parfois. Les arrêts sur images sont fréquents et évoquent les techniques photographiques. L’angoisse profonde de l’homme se devine par la musique parfois écrasante et par les pas marqués des danseurs tandis que l’espoir, malgré tout, trouve encore et toujours sa place.

Dans Salves, la présence divine est évoquée à plusieurs reprises: un homme est éclairé par une guirlande lumineuse qui lui entoure le corps, une statue du Christ Rédempteur survole le paysage en hélicoptère… Dieu rachèterait alors l’homme de l’esclavage, du mal et de ses péchés. Dieu lui rendrait sa liberté (de pensée et de mouvements) et le sauverait. A moins que ce ne soit l’homme qui se sauve lui-même… par son rapport à l’autre, par la danse, par son manque d’immobilité…

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

  • Imprimer
previous next dezoom