Pour l’ouverture de cette nouvelle édition de la Biennale de Charleroi/Danses, les spectateurs sont embarqués dans un voyage qui navigue entre la danse (surfant sur la vague du finger tutting [1]) et le cinéma. Sur un texte de Thomas Gunzig, en général plus inventif et facétieux, le réalisateur Jaco Van Dormael nous conte l’histoire d’une quête amoureuse.
Sur la scène, un plateau de cinéma dominé par un écran sur lequel est projeté le film des actions bricolées et menées brillamment, il faut le souligner, en direct. Y défilent les différents paysages mentaux des amours passées d’un personnage féminin, dans l’univers bien reconnaissable de Jaco Van Dormael: une nostalgie mielleuse, empreinte d’onirisme, d’un passé enfoui à retrouver.
Au-delà des belles images très plastiques et de la virtuosité des manipulateurs, des techniciens et des danseurs (leurs seuls doigts parviennent à être les vecteurs de la narration), la succession des séquences unies par un même motif musical finit rapidement par lasser. Le texte est mis en image littéralement dans une débauche de sentimentalisme et de maniérisme (la scène de l’évolution de l’humanité est affligeante). Et le degré zéro de la poésie est atteint lorsque, pour seul exemple, en écho à la chanson Les Feuilles Mortes, tombent effectivement des feuilles d’automne… Lénifiant! Ainsi, le conte enfantin et naïf écrit par Gunzig vire au roman de gare gonflé de platitudes, voire de niaiseries.
Quand la danse rencontre le cinéma, quand Jaco Van Dormael travaille avec Michèle Anne De Mey, sa compagne, que reste-t-il de cette rencontre (in-)attendue? Un film réussi dont le making-of présenté sur scène est plus qu’accessoire, excepté pour les trois premiers rangs de spectateurs. Et à l’exception d’une valse in fine des deux protagonistes à l’avant-scène, tout se déroule sur cet écran de cinéma: même le narrateur, Jaco Van Dormael lui-même, cesse de lire après deux minutes pour laisser place à une bande-son pré-enregistrée de sa voix. A quoi sert donc cette mise en avant de la fabrication et des trucages de ce «film animé»? A palper la fragilité d’un tournage en direct et le travail de précision d’une telle entreprise? A épater le spectateur, sûrement; à l’endormir par une débauche de bons sentiments, sans doute…
Pour l’ouverture de cette troisième biennale du quatuor [2] de direction de Charleroi/Danses, une prise de risque plus importante ou à tout le moins un signal plus fort sur ce qu’est aujourd’hui la danse dans la Fédération Wallonie-Bruxelles étaient souhaités. La mixité des genres, la fragilité de la chorégraphie, l’embrassement des techniques et leur maîtrise font toutefois de ce spectacle une charmante parenthèse... à la saveur trop sucrée.
[1] Discipline qui consiste à faire danser, en rythme avec la musique, ses doigts.
[2] Vincent Thirion, Pierre Droulers, Michèle Anne De Mey et Thierry De Mey.

Ce qui me conduit à m'intéresser de plus près à tout ce qui s'y rapporte, dont les différents commentaires laissés sur ce blog.
Je suis assez étonnée par ce commentaire-ci. J'avoue ne pas comprendre.
Vous dites qu'à l'exception d'une valse à la fin du spectacle, tout se déroule sur l'écran.
Cet écran n'est qu'un support qui rend avec une beauté incroyable la danse des mains réalisée sur scène. Tout se visualise sur l'écran, certes, mais tout se passe sur scène.
Ah non, c'est vrai, cette chorégraphie ne nous a pas présenté un plateau classique. Mais nous avons bel et bien assisté à un spectacle de danse, qui faut-il le rappeler, est une suite rythmée et harmonieuse de gestes, l'art de s'exprimer en interprétant des compositions chorégraphiques .
Vous attendiez une prise de risque plus importante pour l'ouverture de cette biennale? Je pense que nous y sommes en plein. Charleroi-Danses nous a présenté une composition qui sort de l'ordinaire de par sa forme. Je reviendrai plus tard sur le fond, qui contrairement à ce que vous laissez entendre, est loin d'être mielleux. La performance était bien réelle. Vous ne l'avez pas vue sur scène? Moi non plus. Vous auriez voulu être au premier rang pour ne rien rater? Vous auriez tout raté.
Le quatuor nous a laissé avec ce spectacle une occasion unique de changer notre manière de percevoir un plateau.
Vous n'y avez vu que de l'épate? Dommage. Cette magie chorégraphique ouvrait les portes vers autre chose. Tout le monde (ou presque, à vous lire) est ressorti de là transporté, parfois transformé. Et oui, c'était épatant. Mais n'y voir qu'un objectif en soi est réducteur, blessant, au regard de toute la sensibilité et l'émotion qui se dégage de ce spectacle.
Non, ce n'est pas une histoire bien compliquée. Ce n'est pas une narration torturée. C'est une histoire d'amour, tout simplement. Et c'est cette simplicité-là, belle et parfois cruelle, dans laquelle nous nous retrouvons (presque) tous, qui a touché le public.
Une performance d'un niveau incroyable mise à la disposition de tous. Une technicité phénoménale qui s'efface au profit d'une belle histoire. Un talent, des talents rares qui ont eu l'audace de mettre à nu leur simplicité.
Pour toutes ces raisons, ce spectacle étonne dans le monde de la danse tel qu'on nous le présente d'habitude.
Et est donc à lui seul un signal fort pour ce que l'on veut aujourd'hui dans la Fédération Wallonie-Bxl.