“Elle est blanche. C'est donc une poésie. Une poésie d'une grande pureté. Elle fige la nature et la protège. C'est donc une peinture. La plus délicate peinture de l'hiver. Elle se transforme continuellement. C'est donc une calligraphie. Il y a dix mille manières d'écrire le mot neige. Elle est une surface glissante. C'est donc une danse. Sur la neige tout homme peut se croire funambule. Elle se change en eau. C'est donc une musique. Au printemps, elle change les rivières et les torrents en symphonies de notes blanches”.
Maxence Fermine, Neige
Porté par la 7e de Beethoven, Neige est le pendant lunaire de Sinfonia Eroica. L’œuvre de la maturité et de la contemplation. Une odyssée onirique dans les étendues immaculées où l’enchantement le dispute à la mort. Dans l’infini contenu d’une scénographie somptueuse, des êtres fantastiques errent en proie à la violence des sentiments, au doute et à la finitude. Au fil d’une chorégraphie subtile se dessinant en creux sous le tombé incessant des éléments, ils disent l’ensevelissement, le deuil et la perte des illusions.
Entretien avec Sylvie Olive
C’est sur le plateau de tournage du dernier film de Jaco Van Dormael que j’ai rencontré Michèle Anne. Elle était interpellée par le décor ; celui d’une petite maison de Watermael-Boisfort. Etrangement, elle y retrouvait la maison de son enfance. Un contact enthousiaste s’est vite noué. Elle a voulu me revoir. On a déjeuné ensemble. Elle m’a dit qu’elle voulait qu’il neige. Qu’il neige sur scène. On a donc entamé un dialogue autour de cette idée. Moi, quand on me donne un mot clé, des foules d’images me viennent en tête. On a ainsi initié une déclinaison autour de ce concept de neige. La neige, hostile, froide. La neige immaculée des tempêtes, des hivers rigoureux, des espaces infinis. Mais aussi la neige du printemps, celle des pétales ou encore la neige de l’automne, celle des feuilles.
On était en fait passé dans une rhétorique du tombé, de la chute… Un mot a fait écho à un autre, une sensation à une autre. Sont apparus des concepts plus généraux comme ceux de climat, d’atmosphère. La matière a également été à un moment au centre du propos : pour figurer le naturel, le suggérer - ou en prendre le contre-pied - on a pensé à l’artifice. Pourquoi pas substituer des balles de ping pong aux christaux de neige ? Il fallait qu’on essaie, qu’on mette toute cette imagination galopante à l’épreuve de la réalité.
On est entré dans une deuxième phase ; l’idée était d’utiliser une batterie d’effets pour en éprouver le rendu. Et là, on n’a pas été déçu. On était comme des enfants. Quatre plus précisément - puisque Gregory et Nicolas nous avaient rejoint. On s’est lâché avec le même naturel et sans a priori ni censure induite. Et le plus beau, c’est qu’on est toujours tombé d’accord. Aussi arbitraire qu’aient étés les choix, cette harmonie de groupe nous conduisait vers les mêmes choses. Après, contrairement au cinéma où le script fait figure de schéma très précis des intentions de l’auteur, il a fallu resserrer le spectre pour éviter l’effet exponentiel ; sans quoi la liste des essais eut été infinie, un effet en suggérant un autre…
C’est seulement alors que le script a commencé à se construire pas à pas, entre nous. Une belle circulation de la parole et des idées, une sorte d’improvisation ; un peu comme en musique ou au cinéma. On a exploré, mais on s’est concentré pour déterminer les chemins à emprunter, les identifier, les reconnaître d’après nos intuitions. Et ces dernières nous ramenaient à chaque fois vers la féérie. Chaque chose que l’on voyait sur scène nous plongeait dans les contes de fées.
On a alors poussé plus avant les recherches jusqu’à aboutir à un langage beaucoup plus fabriqué, plus sophistiqué. A un moment, on s’est même dit que le corps ne pouvait pas être simplement là, à danser, qu’il fallait qu’il soit générateur, qu’il fabrique quelque chose ... Jusqu’à atteindre un point de rupture. Et là, ça a été radical. C’est un autre langage qui en est ressorti : des choses très simples, très évidentes sont arrivées.
Quand on est parti sur cette histoire de contes de fées, j’avais commencé à relire Alice au pays des merveilles et revu La belle et la bête de Cocteau et une chose m’avait sauté aux yeux : dans toutes ces histoires, il est question du corps et de ses dimensions, un peu comme quand on rêve, on revêt d’étranges proportions… La scène étant une boîte par excellence, le danseur peut y changer facilement de proportions. On a donc imaginé des systèmes de trappes, de fenêtres qui ouvrent et découpent l’espace : des effets dignes des débuts du cinéma où l’on exploitait les effets de boîte noire. Des effets très simples en fait, une toile de plastique, un projecteur, de l’eau, un phénomène de diffraction...et la magie apparaît.
Les images sont en effet plus fortes que nous. Les plus puissantes, sont celles que l’on n’avait pas prévues, calculées. Mais quand elles surgissent, elles font travailler notre imaginaire d’une manière incroyable et nous embarquent avec une telle évidence… De vrais beaux moments de jubilation.
Propos recueillis par Ivo Ghizzardi - La Raffinerie / Bruxelles
Concept : Michèle Anne De Mey, Grégory Grosjean, Sylvie Olivé, Nicolas Olivier
Chorégraphie : Michèle Anne De Mey
Assistant chorégraphique : Grégory Grosjean
Scénographie : Sylvie Olivé
Lumières et dispositif scénique : Nicolas Olivier
Costumes : Sylvie Olivé, Michèle Anne De Mey, Estelle Bibbo
Créé et interprété par : Gabrielle Iacono, Gala Moody, Kung Hee Woo, Ashley Chen, Leif Federico Firnhaber, Adrien Le Quinquis
Musiques : L Von Beethoven 7e Symphonie (II mouvement/Allegretto) – Robert Schumann : Beethoven Etudes
Réalisation sonore : Dominique Warnier, Raphaelle Latini
Responsable production : Ludovica Riccardi
Textes : Ivo Ghizzardi
Equipe technique à la création : Bruno Olivier, Remy Nelissen, Maurizio Pipitone,, Anne Masset
Photo : Thierry De Mey
Production Charleroi/Danses, Centre chorégraphique de la Communauté française de Belgique.
Co-production Grand Théâtre de Luxembourg, Festival de Danse de Cannes, Théâtre de Namur, Maison de la Culture d’Amiens.
Avec le soutien du Ministère de la Communauté française Wallonie-Bruxelles – Service de Danse, de WBI (Wallonie Bruxelles International) et WBT (Wallonie Bruxelles Théâtre)